Utilisez ce modèle pour commencer une page vierge  Extrait de ORIANE | Tout le monde ou presque connaissait la maison des Riou.
Cette bâtisse blanche, encadrée par d'énormes pierres du pays, ressemblait à un manoir situé à l'extrémité de cette falaise bretonne. Elle était entourée d'un jardin qui descendait en pente douce vers la mer. De cet endroit, le point de vue se révélait magnifique. Derrière ces murs épais, l'existence de ses habitants semblait inconnue. Pourtant, trois personnes y vivaient, un couple : Pierre et Jeanine, plus une jeune fille de dix-sept ans répondant au prénom harmonieux d'Oriane. Grande, mince, offrant une chevelure blonde qui tombait en cascades sur ses épaules, un visage allongé où brillaient des yeux saphir, la jeune personne aux longues jambes était particulièrement attirante… Son oncle et sa tante l'avaient adoptée après le décès de sa mère. L'oncle, homme de haute taille, cette dernière prise dans un uniforme galonné qu'on imaginait aisément, s'était montré un officier de marine brillant. Il avait su se faire respecter par ses hommes. Son air sévère, ses joues glabres inspiraient l'obéissance. Lui-même avait observé cette rigueur morale sans défaillir.
Tous les après-midi, il se promenait dans son jardin, ou dans son parc planté d'essences nombreuses et rares. Souvent, il regardait d'un air pensif, l'étendue mouvante à ses pieds, dans un bouillonnement perpétuel dont l'écume blanche frappait les rochers.
La plupart du temps, à la ligne d'horizon, surnageait une brume irréelle. Derrière cet écran, revivait-il ses longs voyages ? Voguait-il aussi loin que cette étendue… ? On aurait su le dire. Que se cachait-il derrière ce masque ? Il se confiait peu - même à Jeanine qui paraissait son contraire. Sa femme avait dû être ravissante. Elle possédait un visage ovale, des joues roses, une peau satinée. Ses cheveux noirs, abondants, filetés de blanc, coiffés en hauteur, lui conféraient quelques centimètres de plus. Une réelle distinction émanait de sa personne imposant la déférence. Pendant toutes les années où son mari avait voyagé, elle n'avait partagé que peu d'instants en sa compagnie, les permissions étant fort courtes à ce moment-là. Lors de ces pauses, il racontait peu la vie à bord. Elle n'ignorait point que son mari s'était dissipé dans des aventures de passage. En fait, elle s'en moquait. Cet être sans concession, ne lui inspirait plus aucun sentiment. Une cohabitation tissée par le bon vouloir de chacun permettait une existence apparemment heureuse. Des habitudes comme la promenade dominicale qu'elle appréciait, formaient un contexte valable et correct. Pourtant, cet après-midi-là, un vague malaise et une angoisse inconnus oppressaient sa poitrine. Peut-être l'expression de son mari à son égard n'y était-elle pas étrangère ? Toutefois, elle ne se lassait pas de ce paysage renouvelé à chaque saison, et les heures à venir promettaient d'être sereines !
Dans l'oeil gris d'acier de Pierre, changeant parfois suivant la couleur du ciel, que d'images devaient défiler ! Une employée de maison, Marie, et un jardinier étaient au service du couple. Parmi le vert des pins, des roses aux teintes variées octroyaient une douceur à la pelouse. Ni chien, ni chat ne complétaient cette maisonnée : on pouvait croire que les propriétaires n'aimaient pas les animaux. Or, cette apparente quiétude allait bientôt être troublée.
Marie se ravitaillait à la ville voisine pour ses patrons peu connus, dont le visage et l'allure contrastaient avec l'environnement. La curiosité s'éveilla, et les langues se délièrent… lorsque la rumeur annonça la mort de madame Riou.
Auparavant, nous parlerons d'Oriane. Comme toutes les jeunes filles de son âge, elle fréquentait le lycée. En dehors de ces études, qu'aimait-elle ? La vie de famille autour d'un bon feu de bois, quand le vent sifflait l'hiver avec véhémence, dans les grands arbres du parc. Aux beaux jours, elle courait dans la lande ou restait assise des heures entières sur la petite plage attenante au manoir. Par moments, elle se conduisait en sauvageonne, les cheveux libres, avec l'envie de grimper aux arbres et de canaliser cette énergie qu'elle sentait courir dans ses veines. Pour combattre la fraîcheur de certaines soirées, elle ramenait des genêts d'or qui éclataient en gerbes dans la vaste cheminée, éclairant les meubles bretons massifs. Dans un coin, un lit de même origine, aux portes coulissantes, évoquait un lointain passé. Des tentures épaisses ornées de fleurs garnissaient les nombreuses fenêtres ouvrant sur la mer. Souvent, elle marchait pieds nus dans le sable moelleux où son empreinte demeurait un certain temps. Son occupation ? Se baigner dans l'eau claire, admirant les poissons qui nageaient en un ballet incessant. Le dimanche, le trio se rendait à l'église. En ce lieu, Oriane, les yeux perdus dans le vague, humait l'odeur de l'encens qui imprégnait son être. Quand elle reprenait conscience, son regard errait et détaillait la beauté du chemin de croix, les vitraux où le soleil filtrait par petites touches.
La messe terminée, les cloches sonnaient à toute volée dans l'air plus ou moins frais. Les gens se bousculaient à la sortie, comme si tout à coup, ils étaient soumis à une tâche impérative. Cependant, bien des regards suivaient la silhouette de la jeune fille, dont l'enfance allait s'effacer d'ici peu. Après un bon déjeuner, l'après-midi offrait à Oriane, la promenade ou un match de tennis avec son oncle, redoutable joueur. Ce dernier vêtu de blanc avait fière allure. Dans son for intérieur, la nièce éprouvait une certaine admiration pour cet homme qui l'élevait. Bien souvent, son origine décrite par les parents adoptifs lui paraissait étrange. Son esprit vagabondait, imaginant une physionomie maternelle pleine de douceur, la tendresse du geste, la tiédeur des bras qui enserrent.
Ses parents de substitution, assez conventionnels, n'étaient guère prodigues en démonstrations. Or, tous les enfants désirent une vraie mère et ces premières relations manquent toute la vie si elles ne sont pas obtenues dès le berceau. L'hiver, devant le feu de bois crépitant avec les étincelles qui partaient en tous sens, elle rêvait d'une autre existence. Elle aurait aimé s'évader de cette prison dorée où chacun gardait son mystère !!!
Le printemps commençait à poindre. Oriane, dans sa chambre, la fenêtre ouverte, entendait le chant incessant des oiseaux. Les arbres se hâtaient de se parer de nouvelles feuilles. Le ciel lui-même d'un bleu pâle semblait transparent. Après le rythme coutumier de la matinée, l'après-midi s'avançait. Ne désirant pas se joindre à son oncle et à sa tante pour la promenade habituelle, elle s'enferma dans la bibliothèque, afin d'étudier un auteur demandé par le professeur de français.
- Excusez-moi, dit-elle, de vous fausser compagnie. Je suis obligée de travailler.
- Nous comprenons, répondit Jeanine. À tout à l'heure.
Trois heures passèrent… personne ne revenait !!! Intriguée, s'approchant de la porte-fenêtre, la jeune fille scruta les alentours puis sortit. Le vent s'était levé, agitant les grands conifères et la mer également à l'éternel ressac. Que se passait-il ? Oriane intriguée, décida d'en avoir le cœur net et avança vers la falaise. La distance entre la plage et cet endroit lui parut longue… Soudain, un cri s'éleva dans l'air, suivi d'un "plouf" retentissant… Oriane était trop loin pour être spectatrice de la scène. Son cœur battait la chamade. Les jambes coupées, elle essayait pourtant de s'approcher du lieu d'où venait le bruit. Enfin, le souffle court, elle arriva, essoufflée, devant son oncle, incapable de proférer une parole. D'une voix hachée, il lui apprit que sa tante était tombée de la falaise…
- C'est horrible ! haleta-t-il.
Oriane, horrifiée, sut que jamais, elle n'oublierait son expression bizarre, tendue… Elle le trouvait mal à l'aise. Un frisson la parcourut en entier. L'homme ne pouvait savoir pourtant qu'une jeune femme cachée dans une grotte avait assisté au déroulement du drame. L'oncle et la nièce se dirigèrent rapidement vers la maison pour prévenir la police et les secours.
- La mer a déjà emporté le corps de ma femme, affirmait Pierre avec une assurance mécanique qui effrayait Oriane.
Peu de secondes s'écoulèrent. Dans un bruit fracassant de sirènes, une voiture de police arriva. Tous les occupants du véhicule se penchèrent sur cet endroit tumultueux inapte à livrer son secret… Des hommes-grenouilles appelés, tentèrent de parcourir le trajet de la malheureuse en pure perte ; les flots énigmatiques ne révélèrent pas sa fin tragique.
Pendant des heures toute recherche s'avéra vaine ! La nuit commençait à tomber, et à l'horizon, le soleil avait plongé dans la mer, nimbant cette dernière d'un or étincelant. Bientôt, le velours de la nuit tomberait comme une chape, et il faudrait recourir à des lampes, ce qui ne serait pas aisé pour les recherches. L'enquête commença avec l'interrogatoire matinal. Le maître des lieux expliqua, qu'après le thé pris avec sa femme, ils étaient sortis tous les deux se promener.
- Aucun motif de dispute ? insista plusieurs fois l'inspecteur, soucieux.
- Non ! affirma Pierre.
Oriane y avait songé la première et proposé aussitôt l'accident survenu :
- Vite mon oncle, agissons. Il faut retrouver Jeanine rapidement.
Or, au ton de sa voix, et à la vivacité de sa réponse, Oriane comprit à ce moment-là que l'oncle mentait… N'aimait-il plus sa femme ? Une autre avait-elle pris sa place dans son coeur ? Deux questions troublantes, sans aucune réponse. Le policier, carnet en main, notait le moindre détail. Il ne possédait aucun indice, il faut l'avouer. N'obtenant rien de plus, l'inspecteur prit la sage décision de s'en aller, tout en priant Pierre, suivant la formule consacrée, de ne pas bouger du manoir…
- Où voulez-vous que j'aille ? s'indigna Riou d'un air accablé. Je reste à votre disposition.
Après un dîner rapidement expédié, Oriane regagna sa chambre. Un bouillonnement de pensées affluait dans sa tête, et la rendait douloureuse. Installée confortablement dans son lit, elle essayait de se remémorer toutes les péripéties de cette journée qui resterait gravée amèrement dans son coeur !
Elle éprouvait une certaine peine de cette mort subite. La personnalité de sa tante demeurait floue… et la question se posait, la hantait même : Son oncle avait-il participé à la mort de Jeanine ? De plus, il y avait certainement eu une dispute entre eux. Quel en était le motif ? Oriane ne pouvait trouver la moindre réponse à ce sujet. Le sommeil vint tardivement lui fermer les yeux. Depuis cet événement, au rez-de-chaussée, son oncle allait et venait sans cesse. Était-il tourmenté ? Jeanine avait bien dérapé au bord de l'éperon rocheux, prise de peur. Une main criminelle l'avait-elle poussée dans le vide ? Avait-elle seulement perdu l'équilibre ?
Les jours suivants parurent longs à la jeune fille, malgré la scolarité qui l'accaparait au plus haut point. Quand elle revenait du lycée, elle furetait discrètement dans tous les coins de la propriété. Devait-elle raconter à la police les éclats de voix des époux ? C'était l'incertitude. Son oncle enfermé dans son mutisme, ne lui avait rien révélé. Son témoignage était important, elle ne l'ignorait pas.
Une reconstitution de l'accident eut lieu peu de temps après la chute. Dans le décor identique, seule la pâleur de Pierre s'avérait plus évidente. Des nuits sans repos adoucissaient ses traits, un certain abandon dans son attitude, lassitude peut-être, le rendrait a priori un peu plus malléable, voire plus humain.
Ses veilles étaient-elles peuplées de réflexions ? de cauchemars ? Comment le savoir ? Il ne se confiait pas. Une gêne s'installait entre Oriane et lui, et la jeune fille n'osait troubler son apparente méditation ! Au cours des repas pris en commun, une angoisse étreignait son cœur. Elle n'avait qu'une hâte : quitter la table. Aucune allusion aux événements passés et particulièrement pénibles. Le silence régnait en maître.
Peu de personnes avaient assisté à la messe célébrée pour la mémoire de la défunte. Pierre avait serré quelques mains, accepté quelques condoléances. À quelques jours de là, au cours d'une veillée, le veuf leva les yeux de son livre, et s'adressant brusquement à Oriane, s'enquit :
- Que penses-tu du décès de ta tante ?
La jeune fille surprise, embarrassée, répondit le plus calmement du monde : Était-ce une affirmation, une interrogation ? Pierre se mura dans sa tour d'ivoire, se contentant de la conclusion de sa nièce.
Une pluie printanière avait humidifié la terre. Les feuilles naissantes des arbres paraissaient luisantes sous ce timide soleil. Des journées d'inquiétude et le doute bien analysé semblaient terminés. Or, à peine un mois après ce drame, lors d'une promenade, en inspectant tous les coins, un objet brillant attira l'attention d'Oriane : le pendentif !
LE PENDENTIF DE SA TANTE !!!
La chaîne en or supportait un lourd médaillon. Intriguée, pâlissante, la jeune fille prit le bijou, le contempla stupéfaite. Jetant des regards inquiets aux alentours, elle glissa l'ensemble dans la poche de son pantalon, et respira, soulagée.
Il lui parut entendre un pas furtif, à moins que ce ne fût le vent se faufilant sur cet espace dénudé ? Elle ne le sut jamais. Pourtant des yeux imaginaires semblaient l'avoir vue… et elle se sentit oppressée. Aussi, décida-t-elle de rentrer au plus vite. Sur la route du manoir, le soleil ayant perdu de son éclat, elle ressentit un grand froid en son corps. Maintenant, elle pressentait la culpabilité de son oncle !!! Elle oeuvra en conséquence. Elle cacha le pendentif avec soin.
***
Pierre, appelé au tribunal, poursuivit sa version des faits. L'intéressé, comme tout suspect avait été convoqué au commissariat et reçu par un inspecteur. Après le questionnaire d'usage, la conversation s'était enchaînée sur un rythme rapide. Ce défenseur de la loi - l'inspecteur Rolet -, âgé d'une quarantaine d'années, possédait la réputation d'être habile, et particulièrement doué pour résoudre les affaires les plus compliquées. Il attaqua :
- Monsieur Riou, voulez-vous me relater les circonstances de la mort de votre femme ? À quelle heure se sont déroulés les faits ?
Pierre obtempéra, se montra précis dans sa réponse :
- Entre seize et dix-sept heures !
Le chapelet des questions n'en finissait pas. Il fallait l'affronter intelligemment.
- Monsieur Riou, êtes-vous un homme autoritaire ? s'enquit l'inspecteur.
- Oui…
- Votre épouse n'osait peut-être pas s'exprimer, craignant de vous contrarier !!! poursuivit l'homme. Beaucoup de femmes agissent ainsi.
L'inspecteur crut deviner une certaine gêne chez son interlocuteur qui répondit brièvement :
- Non…
- Quelle heure était-il exactement ? insista Rolet. Que faisiez-vous si près de la falaise ? Quelle tenue portait votre femme ? Vous en souvenez-vous ? Bijoux, foulard… expliquez-moi.
Riou décrivit avec précision les vêtements portés par sa femme. Il précisa simplement qu'aucun bijou n'ornait son cou… Le pensait-il vraiment ? Omission ? Ignorance… ? Rolet opina du chef, assez peu convaincu. Il éprouvait un sentiment bizarre, un quelque chose d'impalpable, d'agaçant : l'impression de frôler la vérité. Il avait envie de secouer ce masque impavide pour qu'il tombe. Et ceci accompli, quelle version, ou quelle vérité pourrait-il en sortir ? Devant ce visage à l'expression aussi dure que la falaise, il se sentait impuissant…
L'AFFAIRE ÉTAIT CONCLUE.
Cette nouvelle eut pour but de ranimer l'oncle d'Oriane. Il redevint coquet, sûr de lui. On s'avançait vers l'été. L'homme rajeuni s'habillait de tenues claires, paraissant de toute évidence, débarrassé d'un fardeau !!! La défunte ne représentait plus rien pour lui, d'ailleurs… Avait-elle eu à ses yeux sa valeur ? son authenticité ? Aucune réponse ne pouvait être apportée à ces questions. |
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