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EXTRAIT "HÔTEL HARMATTAN" Extrait de HÔTEL HARMATTAN | Atlas prit son farou et grimpa sur le toit de sa case. Allongé sur sa natte, enveloppé dans sa couverture, le visage tourné vers le ciel, le jeune homme réfléchissait :
- Ce n'est pas possible qu'Hamidou m'ait menti ! Il y a certainement quelque chose que je n'ai pas compris. Cette nuit, par exemple, je suis certain d'avoir eu la peau blanche. Pourquoi cela n'a-t-il duré qu'un instant ? Peut-être suis-je en train de devenir fou !
Tandis que le soleil se couchait, la voix du muezzin s'éleva dans la douceur du soir :
- Allah Akbar ! Allah Akbar !
De toutes les collines environnantes, d'autres voix puissantes lui répondaient en écho. Il écouta la dernière prière du soir en même temps que la nuit tombait sur les faubourgs. Le silence régna sur la ville, les premières étoiles s'allumèrent dans le ciel, tandis que la lune ronde émergeait avec sa face énigmatique. "Hier, à cette heure-là, je me suis aperçu de ma transformation", pensa le pêcheur. Au même instant, il baissa ses yeux sur ses mains et fut secoué par un rire nerveux. Il se dit : "Ça recommence !" La métamorphose venait une nouvelle fois de s'accomplir. Interdit pendant quelques instants, cette fois, il ne trembla pas. Il était au contraire parfaitement calme ; seul, son esprit fonctionnait à toute vitesse. Petit à petit, la lumière s'installait dans sa tête. Le sortilège d'Hamidou devenait limpide comme de l'eau de source. Il lui avait offert une demi-transformation. Pour garder les apparences, le jeune homme conserverait son aspect habituel le jour afin de vaquer à ses occupations et vivre en paix avec sa famille. En contrepartie, Hamidou lui proposait une métamorphose complète la nuit venue pour qu'il puisse vivre ses expériences. "C'est un jeux dangereux que tu me proposes Hamidou ! songea Atlas. Je ne sais pas si je vais pouvoir tenir les deux rôles que tu m'offres. Ils sont trop contradictoires, il me faudra beaucoup de force et de courage. De plus, comment agir pour ne pas être surpris ? Je vais devoir éviter ma famille et mes amis toutes les nuits !" Il fixa un moment la lune ronde qui brillait au-dessus de sa tête ; elle semblait complice. Un large sourire éclaira alors, le visage pâle du jeune homme. Il songea : "Je vais sortir toutes les nuits et enfin connaître Élodie, puisque plus rien ne nous sépare ! C'est absolument fantastique, je dois réfléchir à tout cela et mettre au point un plan infaillible !" Il cacha sa nouvelle peau claire dans l'ombre brune de son farou et s'endormit comme un enfant en songeant à toutes les nouvelles possibilités qui lui étaient offertes. Sur les toits de Nouakchott, ce soir-là, se trouvait une ombre endormie, recroquevillée tel un foetus. La lune avait pour mission de veiller jalousement sur elle jusqu'au petit matin. Il y avait bien, cette nuit-là, une autre ombre voilée qui rasait les cases dans la cour de la concession. Mais la ténébreuse silhouette, tel un oiseau sans ailes, heurtait les murs sans pouvoir accéder à la terrasse gardée. Des larmes d'argent brillaient sur ses joues sombres, qu'une fine main désespérée essuyait avec les pans de sa "melhalfa". Au petit matin, tandis que retentissait à nouveau la voix du muezzin et que les premières lueurs de l'aube perçaient le ciel, un farou sombre s'agitait, se tortillait sur une terrasse. Bientôt, on vit sortir une main, puis une tête hâlée, qui s'assombrissaient à toute vitesse au grand jour. Dans le ciel, la lune avait disparu au profit du soleil qui dardait déjà ses premiers rayons d'or. On entendit un léger bruit s'élever du sol. Une jeune fille triste préparait ses tissus multicolores qu'elle devrait vendre toute la journée aux belles de Nouakchott. D'immenses rouleaux chargés d'écume venaient frapper la pirogue. L'océan était d'un bleu irisé à l'infini. Atlas, heureux, s'enivrait du martèlement liquide des vagues. Les yeux fermés, il offrait à l'alizé son beau visage brun, et ses narines frémissaient au parfum du vent salé retrouvé. Pour la première fois de sa vie, il se rendit compte que c'était ça le bonheur : retrouver quelque chose qui comptait plus que tout. Il ne s'était jamais aperçu à quel point il aimait l'océan ! Il avait fallu ce long voyage dans le désert pour que ce sentiment devienne une évidence. Chedli avait jeté ses filets ; d'un oeil, il observait son fils adoptif qui riait, sifflotait. "Tiens, se disait-il, cette visite chez Hamidou a été bénéfique. Il semble reprendre goût à la vie ! Il est presque... comment dire ? Surexcité ! ou bizarre, presque dans un état second ! Mais cela lui va tout de même mieux que son abattement de ces derniers jours !" Profitant de l'exubérance du jeune homme, il entama la conversation :
- Tu sais que je te considère comme mon fils ! Un jour, quand je ne pourrai plus travailler, tu me succéderas au gouvernail de la pirogue. J'espère que les affaires seront toujours aussi prospères. Inch Allah ! S'il y a autant de poissons que maintenant, et d'aussi bons clients que l'hôtel Harmattan, tu n'auras pas de soucis à te faire. Petit, ton avenir sera assuré !
À l'évocation de l'hôtel si cher à son coeur, Atlas se retourna vers Chedli à qui il tournait involontairement le dos pour exposer :
- L'hôtel Harmattan est une aubaine pour nous. Sans lui nous ne pourrions plus subsister !
- N'exagérons rien ; dans le passé, nous vivions bien sans lui. Et puis, il y aura d'autres hôtels. J'ai entendu dire qu'il y a beaucoup de projets d'aménagements touristiques. La côte est belle, le paysage, vierge. Si tout va bien, ton avenir est placé sous d'excellents auspices. Tu pourras te moderniser, acheter un plus gros bateau. Le gouvernement réalise des efforts pour développer la pêche artisanale. Tu as beaucoup de chance, car tu n'auras pas à t'exiler comme ton frère Moussa à Paris ! répondit Chedli.
Atlas baissa la tête. Paris, d'où son frère n'était jamais revenu à cause de la pauvreté de sa famille restée à Nouakchott. Paris, où habitait probablement Élodie entourée de richesses. Paris, ville qui lui serait à jamais interdite parce que son beau-père lui avait enfin trouvé une activité lucrative… Chedli guettait la réaction de son fils adoptif, mais celui-ci laissait traîner son regard songeur sur l'arête des vagues aux reflets d'acier. La pirogue se balançait à grands coups, heurtée de côté par la houle. Le vieux pêcheur reprit le gouvernail afin de redresser l'embarcation face aux vagues. Prenant le silence du jeune homme pour une acceptation, il poursuivit :
- À l'avenir, tu pourras t'acheter une voiture, ou même une camionnette, et pas n'importe laquelle ; il te faudra choisir un véhicule frigorifique. Te rends-tu compte de la chance que tu auras pour commercer tes poissons et tes crustacés ?
- Ça s'appelle le progrès ! acquiesça Atlas.
Le vieux s'enflammait :
- Tu ne connaîtras pas la pauvreté comme nous ! Conçois-tu le bonheur qui t'attend ? Ah ! je regrette bien ma jeunesse !
Il surenchérit :
- Ah ! si vieillesse pouvait, si jeunesse savait !
Le jeune pêcheur esquissa un sourire amer.
- J'aimerais bien que le bonheur m'attende ! Je n'espère que ça ! avoua-t-il.
Chedli avait perçu un brin de sentimentalité dans les propos de son fils adoptif ; toutefois, il se méprit sur leur sens réel :
- Il te faudra prendre femme. Tu sais, la petite Sokna est devenue une belle jeune fille avisée maintenant. Elle est très active, travailleuse et courageuse. Elle te donnerait de beaux enfants. Ma'Nouncha l'apprécie beaucoup, elle la considère comme sa fille ; on ne peut rêver de meilleure alliance pour toi !
Atlas regarda au loin la limite brumeuse de l'océan qui se confondait avec l'horizon, il était désemparé. "Oui, je l'aime bien, la petite Sokna ! songeait-il. Mais seulement comme une soeur. Mon coeur est déjà pris ; il bat pour les beaux yeux verts d'Élodie qui repartira bientôt en France !" Chedli, le cou tendu, attendait la réponse du jeune homme. Après un long silence, Atlas reprit l'expression de son père adoptif en l'inversant :
- Ah ! si vieillesse savait, si jeunesse pouvait !
Le vieil homme ne sachant comment comprendre cette réflexion se tut pour se concentrer sur les nasses qu'il était temps de retirer. La pêche était terminée, il fallait vite rentrer pour vendre les crustacés. Ce jour-là, les langoustes, malgré leurs tailles respectables, semblaient devenues des plumes dans les bras d'Atlas, comme il franchissait le portail de l'hôtel Harmattan. Il avait le coeur léger à l'idée qu'il pourrait, avec un peu de chance, croiser Élodie. Elle ignorait, l'ingrate, qu'un coeur amoureux venait de subir d'horribles tempêtes de sable dans le désert, suivies de l'épreuve plus cruelle encore, d'un sorcier qui acceptait de forcer le destin des deux jeunes gens en contrepartie d'un jeu impossible. Le gros Bajoum flaira l'arrivée du pêcheur à l'entrée de l'hôtel. Il n'ouvrit pas un oeil ; son oreille le renseigna sur le pas du garçon qui empruntait comme à l'habitude, l'allée des cuisines. Accablé par la chaleur de cette fin de matinée, le gardien laissa échapper un profond soupir tandis que s'éloignait celui jugé sans importance. Un court moment après, partit des cuisines, un jeune homme avec sa caisse vide. Dans l'allée qui devait le ramener vers la sortie, il hésita un instant, puis, se faufila à travers le jardin exotique, entièrement exalté par le puissant parfum des anacardiers dispersé par le souffle tiède de l'alizé. Sa tunique blanche avançait avec précaution ne se découvrant dans le soleil que par courts intervalles avant de se tapir à l'ombre de quelques dattiers dont les palmes s'agitaient dans un bruissement métallique. La silhouette était aux aguets, ses yeux dans l'ombre luisaient d'un éclat fiévreux, cherchant à travers le feuillage, une présence convoitée. Soudain, tandis qu'il sondait les abords de la piscine, son regard se durcit. Là-bas, assise au bord de la mosaïque bleue, une jeune fille aux longs cheveux couleur de miel riait avec deux insupportables blancs-becs vautrés à ses pieds. Un large chapeau bleu marine couvrait la tête de cette reine. Les bords de la capeline ombrageaient le joli visage. Malheureusement, les yeux verts étaient de nouveau cachés derrière d'épaisses lunettes noires, mais c'était bien elle : celle pour qui il avait vécu l'enfer des sables ! Il serra très fort son panier vide contre lui. Ses yeux étincelaient de dépit, tandis qu'il reprenait le chemin de la sortie sans essayer de se cacher cette fois-ci. Bajoum ouvrit un oeil, releva :
- Tu as l'air énervé aujourd'hui ; les affaires vont mal ?
Le jeune pêcheur franchit le portail sans s'arrêter, tout en rectifiant :
- Ne t'inquiète pas ; mes affaires vont reprendre !
Bajoum, retomba sur sa chaise en pensant : "Il a l'air bizarre ce garçon ! D'abord, il a pris des vacances pendant plusieurs jours, c'est son vieux beau-père qui a dû effectuer tout le travail à sa place, et maintenant, il revient dans un état pire qu'avant !" De retour vers Nouakchott, en début de soirée, Atlas se dirigea d'un pas décidé vers le marché. Visiblement, il avait une idée en tête, s'arrêtant devant chaque étal de tissu, observant ici, une étoffe sombre, touchant là, une toile unie. Il semblait contourner soigneusement l'endroit où Sokna vendait ses boubous prêts à poser, pour repartir en sens inverse. Enfin, il revint vers l'étalage d'un marchand nomade. Ses doigts palpèrent à nouveau le grain d'une grosse toile beige. Ses yeux brillaient. Il posa une question au commerçant. Celui-ci fit une proposition. Le jeune homme sembla se fâcher et tenta de s'en aller. Le vendeur le retint à l'aide d'une seconde offre. L'acheteur s'animait dans son boubou bleu, mais son interlocuteur lui répondait avec des gestes désespérés. Aucun des deux ne paraissait vouloir capituler. Cependant, après moult palabres, ils se tapèrent dans leurs mains. Le nomade découpa une bonne longueur de tissu en soupirant pour la forme. Atlas avait sorti de sa poche quelques billets en ouguiyas qu'il comptait et recomptait. Après les avoir fermement déposés sur la table du marchand, il disparut furtivement à travers le marché. "Surtout ne pas se faire prendre par cette petite fouineuse de Sokna !" songeait-il en décrivant un large cercle autour des étals. Il repartit d'un pas décidé dans une direction qu'il connaissait parfaitement. Dans un coin du marché, alignés contre un mur, de nombreux tailleurs étaient penchés sur d'antiques machines à coudre de marque Singer. Le jeune homme jetait des regards à la dérobée autour de lui. Il s'arrêta ; une certaine hésitation était perceptible dans son allure. Toutefois, il redressa le menton et s'en fut d'un pas décidé vers l'un des tailleurs qu'il semblait connaître. L'homme avait la peau brune des gens du fleuve ; ses longs bras robustes sortaient d'une tunique blanche, défraîchie, et de ses mains habiles qui couraient sur un tissu d'un camaïeu de ton ocre, surgissait comme par miracle, un boubou aux formes élégantes. Le tailleur se montra ravi de cette visite impromptue. Les deux hommes se saluèrent longuement, et se perdirent en d'interminables formules de politesse. D'après l'inclinaison de leurs corps, ils surenchérissaient sur les nouvelles de la santé des proches, des moins proches, des lointains et de quelques autres. Les salamalecs durèrent fort longtemps. Enfin, le plus jeune sortit le tissu de son papier journal et le posa devant la machine du tailleur. Ce dernier, étonné, soupesa l'étoffe. Son client exécuta à nouveau de grands gestes, se mit à rire comme s'il plaisantait sur l'objet de sa visite. L'artisan apprécia l'humour du jeune homme. Tout en s'esclaffant, il extirpa un vieux catalogue de dessous sa table en bois. Les deux hommes, redevenus sérieux, se penchèrent sur de vieilles pages cornées. Ils les tournèrent au ralenti, les regardèrent dans le sens inverse. Le tailleur riait en commentant les photos ; son client l'imitait, mais ses sourcils froncés trahissaient sa profonde réflexion. Les hommes évaluèrent longuement les différentes coupes proposées sur les modèles. Après une discussion animée, ils se penchèrent sur un patron qui l'emporta sur les autres. Le tailleur prit les dimensions de son client farfelu tout en continuant de plaisanter. Atlas, subitement décontracté riait à gorge déployée, tant et si bien, que les autres artisans finirent par arrêter leur tâche pour les observer. Les deux hommes reprirent enfin leur sérieux, se souvenant des propos confidentiels de cette visite. Tout individu qui aurait croisé Atlas à ce moment-là, aurait vu en lui un brave garçon enchanté d'échanger de bons mots avec un ami de longue date. En revanche, si sa mère était passée, elle aurait été saisie par la détermination de son regard jurant avec sa mine bonne enfant. Elle aurait découvert, à cet instant précis, que son fils avait un secret et qu'il était prêt à tenter jusqu'au bout une expérience qu'il s'était juré de vivre. Mais Ma'Nouncha était à l'autre bout du marché, aidant Sokna à vendre quelques mètres de tissu à une inconnue désireuse de confectionner une "melhalfa" pour protéger son visage contre les vents de sable. Alors, le jeune pêcheur, que nul ne venait contrarier, mit en route le plan installé dans sa tête pour ravir les beaux yeux de la charmante Élodie.
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