EXTRAIT "LE TOMBEAU DE TANIS"

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Extrait "LE TOMBEAU DE TANIS"

Sur la rive des morts, quelques heures plus tard, bien après le coucher du soleil, un homme vêtu de sombre marchait au creux de la vallée de la Place des Beautés. La nuit, sans lune, ne bénéficiait que de la faible clarté des constellations d'Isis et d'Osiris. L'homme quitta le sentier, escalada quelques rochers et disparut comme happé par la montagne. Quelqu'un d'autre, lui aussi drapé de noir, apparut et s'éclipsa de la même façon. Au fond d'un vallon adjacent, différents noctambules pénétrèrent à leur tour dans une sorte de terrier ; plusieurs encore se glissèrent par l'entrée d'une tombe abandonnée.
Tous se retrouvèrent au creux de la montagne, rassemblés dans une caverne autour d'un sarcophage brisé. Celui qui devait être leur chef prit la parole :
  • Compagnons de l'institution de la Tombe, l'orateur marqua une pause, Henty-Réki, "Celui qui fait fuir l'ennemi" va s'assurer de votre qualité de serviteur d'Anubis. Quiconque ne pourra justifier de son état, sera éliminé sur-le-champ, et son corps sera déchiqueté par la Grande Dévoreuse.
Sa voix sonna en écho sur la voûte qui baignait dans la pénombre.
Un gardien masqué portant deux grands couteaux croisés s'avança. Un instant, les lames reflétèrent la lueur des torches.
Les compagnons défilèrent un à un devant Henty-Réki, lui donnèrent le mot de passe et mimèrent le geste de reconnaissance.
Ce contrôle rituel effectué, ils s'installèrent de part et d'autre de la caverne entre les piliers trapus, taillés à même la roche. Trois torches placées autour du sarcophage éclairaient la grotte. Les parois et la voûte étaient décorées de scènes mystérieuses retraçant le voyage du défunt dans le monde des morts. Cependant, les peintures n'étaient pas une référence à tel roi ou telle reine, ni à un défunt particulier. Ici, la barque de Rê emportait dans son périple nocturne plusieurs bienheureux dont le plus grand nombre étaient des femmes ou des enfants. Un serpent uraeüs  protégeait de ses ailes ouvertes une série de cartouches dont certains ne contenaient pas de nom. De multiples portes s'ouvraient, tout autour, sur des galeries obscures qui, telles les pattes d'une araignée géante pénétraient les entrailles de la terre.
Le chef s'avança devant le sarcophage brisé, entre les torches, et dit :
  • Compagnons ! qu'Anubis soit le témoin de votre présence ce soir !
Un silence recueilli s'ensuivit. Le chef continua :
  • Notre tâche de sauvegarde de nos chères reines va se terminer bientôt. Il nous reste à déblayer la dernière tombe. Mais avant… l'homme hésita. Aujourd'hui, j'ai surpris deux jeunes femmes qui disaient se promener dans la nécropole. L'une d'elles, se prétendant princesse royale, portait un bracelet. Elle m'a même prié de lui lire les textes gravés à l'intérieur.
L'assistance écoutait, se demandant où le chef voulait en venir. Celui-ci, visiblement, hésitait à conclure. Il finit par déclarer :
  • Ce bracelet portait le cartouche de la divine reine Isis. Qu'elle vive à jamais comme épouse du Grand Dieu !
  • La personne portant ce bijou ne peut-être que complice des profanateurs de la tombe de notre bien-aimée reine, Juste de Voix, dit le porteur de couteaux.
  • Elle est envoyée par nos ennemis pour nous espionner, lança un autre.
  • Elle prétend s'appeler Iset, répondit le chef.
  • Je ne connais pas de princesse Iset à Thèbes ! coupa l'un des participants qui se tenait sous une représentation de Thot. C'est une usurpatrice et une voleuse ! Elle doit mourir.
Ces hommes s'étaient donné pour mission, après les périodes troubles qu'avait connues l'Égypte, de mettre en sécurité les momies des reines et des enfants royaux de la Place des Beautés. Ils oeuvraient au péril de leur vie pendant les nuits sans lune dans le plus grand secret, devant se protéger à la fois des pilleurs venus du désert et des autorités de la rive est, gangrenées par la corruption. La loi du silence les obligeait à se comporter souvent de façon expéditive avec ceux qui auraient pu menacer leur sécurité.
Le chef esquissa un signe d'apaisement et précisa :
  • Elle est très jeune. Elle a le teint des femmes du Nord. Elle semblait ignorer la provenance du bijou.
  • Porter le bracelet d'Isis est un sacrilège ! s'exclama le porteur de couteaux.
Les deux lames s'entrechoquèrent dans un crissement métallique.
  • Elle doit être châtiée ! brailla-t-il.
  • Tout pilleur mérite la mort ! hurla un autre homme.
  • Qu'elle meure ! cria un chauve, très exalté.
Les invectives jaillirent jusqu'à ce que l'assemblée, presque unanime, reprenne :
  • À mort ! À mort !
Effrayé par ces vociférations, un oiseau sortit d'un coin ombreux en piaillant, et vint se percher sur les débris du sarcophage qui occupait le centre de la caverne. Étrangement, tous les compagnons se turent. Le chef parla de nouveau :
  • Je comprends votre haine. La lutte contre les barbares, les pilleurs et les profanateurs, motive notre vie. Aussi, ne nous conduisons pas comme eux. Invoquons plutôt Maât afin qu'elle guide notre action.
Tous les hommes se mirent en position de prière, les mains levées devant le visage. L'oiseau laissa échapper un léger sifflement puis, en trois coups d'ailes, alla se poser sur l'épaule du chef qui l'accueillit en flattant son plumage de la main. Il assura :
  • Nous allons enquêter et nous amènerons cette Iset à comparaître devant le tribunal d'Osiris. Elle subira alors l'épreuve de la balance et, si elle est coupable, vous savez ce qu'il adviendra d'elle.
Le ton était à la fois froid et terriblement déterminé. L'homme marqua une pause avant de poursuivre :
  • Revenons maintenant à nos travaux coutumiers. Où en est le déblaiement des gravats qui obstruent l'accès à la demeure d'éternité de la grand-mère royale, l'épouse du dieu, Sat-Rê  ?
Deux compagnons se regardèrent : l'un était hirsute et l'autre chauve ; ils appartenaient à la caste des embaumeurs. L'homme au crâne dégarni prit la parole :
  • Il faut dire…
Il se racla la gorge, moins fanatique que lors de l'anathème.
  • Nous t'écoutons Rêméry, l'encouragea le chef.
  • Selon la volonté du Premier des Occidentaux, nous sommes parvenus à l'intérieur de la tombe de la maîtresse des Deux Terres Sat-Rê. Qu'elle vive à jamais !
Son compagnon compléta :
  • … mais pas par le chemin prévu. Nos repérages n'étaient pas assez précis. Nous avons manqué l'entrée… et c'est… à travers la paroi ouest de la tombe, juste entre deux gros babouins assis sur leur derrière que nous sommes parvenus à l'intérieur.
Rêméry reprit la parole non sans morgue :
  • L'Ouvreur de Chemins guidait mon piolet. Seul, Apophis, ce boyau infâme, peut avoir dévié notre tunnel !
Son compagnon lui adressa un signe de modération et dit :
  • Nous avons perdu un temps précieux.
Rêméry l'interrompit :
  • Qu'importe le temps ! N'avons-nous pas l'éternité pour nous ? L'important est que nous soyons tout de même arrivés à notre but.
L'homme attendit les réactions du chef et se montra soulagé de le voir sourire en prenant la parole :
  • Les babouins ne vous ont pas mordus, au moins ?
  • Nous avons immédiatement colmaté la brèche et le bon chemin s'est ouvert devant nous, rétorqua Rêméry semblant avoir retrouvé son calme.
  • Quand les choses seront-elles prêtes pour le déménagement ? demanda le chef.
  • À la prochaine lune morte, sans faute.
  • Que tout soit donc en place à cette date ! ordonna le chef.
Il pensa avec soulagement que sa tâche, après de longues années de labeur nocturne, allait enfin se terminer. Toutes les dépouilles recensées seraient sauvées.
Par un signe à Henty-Réki, le gardien aux couteaux, il marqua la clôture de la réunion.
Les compagnons se séparèrent et regagnèrent leur logis aussi discrètement qu'ils étaient venus, à l'exception de quelques-uns qui, à l'abri des oreilles indiscrètes, tinrent un bref conciliabule.
Ils descendirent vers la Grande Prairie et non loin du temple des Millions d'Années du grand Ramsès, remontèrent dans le village à flanc de colline. Ils frappèrent à la porte basse d'une maison cossue située à l'angle d'une ruelle. Un homme de forte carrure entrebâilla le battant.
L'un des compagnons retira sa capuche de façon à être reconnu. Son crâne lisse brilla un instant.
  • Entre, Rêméry, dit l'habitant des lieux.
  • Bonjour, Paneb, répondit l'homme chauve, nous venons te proposer un marché.
L'huis se referma derrière les conspirateurs…

Resté seul au pied du sarcophage brisé, Oundé, le chef des compagnons d'Anubis, son oiseau perché sur l'épaule, s'interrogeait au sujet des deux jeunes femmes. La violence des réactions de certains compagnons, et plus particulièrement de Rêméry dont il connaissait l'intransigeance extrême, lui paraissait démesurée. Certes, cette princesse était en possession du bracelet de la reine Isis, mais cela ne suffisait pas à la désigner comme profanatrice de sa demeure d'éternité. Comment ce bijou, emporté par les pillards, pouvait-il se trouver à son poignet ?
Première reine à être victime d'une profanation de sa tombe, Isis, épouse de Ramsès Héka Younou, était considérée comme une divinité par les compagnons d'Anubis qui puisaient leur motivation dans l'horreur du saccage de sa tombe. Pour ce groupe clandestin, toucher à quoi que ce soit ayant appartenu à la reine Isis était un sacrilège.
Oundé se demandait s'il n'aurait pas mieux fait de se taire. Il décida de se recueillir, posa ses mains sur le bord du sarcophage brisé et récita une des formules gravées sur le bracelet de la reine Isis :

"Ô Ba vivant qui fut lié,
Enfant issu de celui qui voit et qui entend,
Ouvre les yeux pour voir.
Ton Ba s'envole vers l'Orient."


Conformément à l'ordre des choses en Égypte, toute formule prononcée devenait active.

"Je vole. J'appartiens à l'azur et je plane au-dessus du désert occidental. La bassesse des hommes ne peut plus m'atteindre. Au sol, chaque édifice projette sur la terre rouge une ombre qui souligne son relief. Rê, quand il monte à l'horizon, va s'employer à lisser ces différences jusqu'à atteindre son zénith où il exprime toute sa puissance. Viendra ensuite, l'heure du déclin, quand, alourdi de chaleur, l'astre descendra peu à peu des sphères inaccessibles. Les ombres s'allongeront à nouveau. Puis, sous son aspect d'Atoum, Rê sombrera à l'Occident avant d'être englouti par les ténèbres.
Je suis le Ba de la reine Isis, suis-je pour autant un être de chair ? Non, je ne suis qu'un vecteur, un prolongement de l'esprit. J'existe seulement pour ceux qui perçoivent le message que je dois délivrer. Je me nourris alors des prières, des offrandes et des cultes rendus au défunt qui permettent de prolonger ma vie au-delà de la mort.
Les prêtres égyptiens m'ont représenté sous l'aspect d'un oiseau à tête humaine. Ils m'ont confié la mission de communiquer avec les entités de l'au-delà de la vie, d'être le véhicule de la conscience. De l'oiseau, j'ai hérité la faculté de me déplacer avec aisance dans l'espace, de pouvoir m'élever jusqu'au ciel, d'être léger et insaisissable. De l'humain, je porte la tête, j'ai donc la perception de ses sens : la vue et l'ouïe."

Oundé avait levé ses mains devant lui pour prier, il déclama :

"Reçois l'eau de l'Occident,
Reçois les offrandes dans la nécropole,
Que ton Ba soit divinisé dans la nécropole,
Comme tout dieu ou toute déesse.
Que ton Ba ne soit jamais anéanti,
Qu'il soit vivant tant que l'eau portera les bateaux,
Tant que le soleil se lèvera chaque jour,
À partir d'aujourd'hui, pour toujours et à jamais."


Dans cette tombe transformée en refuge ultime de l'immortalité, sur les lieux même où le sacrilège avait été perpétré, la magie opéra.

"Moi, reine Isis, qui reposais en paix après avoir vécu comme tout être humain, j'avais connu le bonheur, l'amour, puis la souffrance. L'injustice et la trahison me conduisirent à la mort. Pourtant, mon coeur ne contenait ni haine, ni désir de vengeance et j'avais déjà pardonné avant que le poison qui m'emporta ne fît son effet destructeur. Tyti, ma rivale, pouvait désormais s'allonger sur la couche de mon époux, Ramsès Héka Younou.
Ma demeure d'éternité était belle ; les meilleurs ouvriers de l'institution de la Tombe y avaient participé et Pharaon pleurait avec sincérité sa première grande épouse royale.
Je reposais en paix au creux d'un vallon retiré sous la protection des deux déesses, Isis et Nephtys. Après un trop bref séjour terrestre à la fin agitée, cette seconde vie, à la mesure de l'éternité, entourée de mon mobilier familier et parée de mes bijoux les plus chers, me paraissait agréable.
L'éternité fut bouleversée par une nuit sans lune, quand les pics des pilleurs éventrèrent mon sarcophage. Maât, l'ordre des choses, s'en trouva bafoué. Une longue période de troubles s'ensuivit : les ténèbres régnèrent alors sur la terre ; Rê, le soleil, fatigué de la bassesse des hommes, ne brillait plus du même éclat, et l'eau bienfaisante de la crue se faisait rare, rendant la terre stérile. Les femmes accouchaient d'enfants difformes et ceux qui paraissaient normaux tombaient rapidement dans une profonde démence. Les poissons du Nil flottaient le ventre en l'air, et les oiseaux du ciel tombaient comme des pierres. Les frères assassinaient leurs soeurs, les soldats désertaient et pillaient leur propre pays. Les juges eux-mêmes étaient corrompus et le fléau de la balance penchait outrageusement. Plus rien au pays de Kémet ne respectait l'ordre de Maât.
La mort affreuse était là, pas celle du corps, la vraie mort, définitive. Celle de l'oubli, de l'absence, sans aucun espoir de revivre, celle que toute personne redoute où craint, la négation de toute vie. Quand le nom même du défunt est effacé et que nul ne peut plus le prononcer, quand le Ka  est privé de nourriture et d'offrandes, quand leBa est prisonnier des ténèbres et ne peut plus communiquer ni avec les dieux ni avec les vivants, il ne reste plus rien. La seconde vie est comparable à la flamme d'une lampe à huile, lumineuse au commencement, alimentée par les prières et les offrandes. Puis, le combustible venant à manquer, la flamme diminue peu à peu, s'étiole, tremble, recherche désespérément un nouvel essor, se rétrécit encore, s'étouffe et enfin, s'éteint. Reste juste un point rouge, brillant au début, puis l'ombre le grignote et il disparaît à son tour en exhalant un fil de fumée, à l'instar d'un dernier souffle. Une odeur persiste pour quelque temps, puis la lampe se refroidit définitivement."

L'éternité du silence, de l'absence et de l'oubli, s'étaient emparée de celle qui fut la reine Isis. Rompant cette désolation, un homme juste avait découvert le désastre et consacrait désormais sa vie à préserver l'éternité des reines de la Place des Beautés. Il continua sa prière :

"Tandis que mon Ba vole à la suite de Rê,
Tu luis à l'aube et te couches le soir.
C'est chaque jour que tu demeures,
Tu existes à la gauche d'Atoum pour toujours et à jamais,
Et tu apparais radieux.
Ô Ba vivant qui fut lié,
Enfant issu de celui qui voit et qui entend,
L'aîné des deux chapelles, l'héritier de Geb
Qui t'a donné tout ce qui entoure le disque du soleil,
Déclos tes yeux pour voir,
Chasse les nuages,
Redonne la lumière à la terre en ses ténèbres.
Ton Ba s'envole vers l'Orient,
Tu es à la ressemblance de Rê."


L'homme avait la connaissance des choses et entreprit les gestes qui devaient être réalisés. Il était dans un état second. L'Esprit passait par sa parole et tout devenait possible. Dans le monde de l'éternité, le temps n'existait plus. Oundé se retrouva dans le passé ou bien, le passé rejoignit Oundé.
Dans la pénombre de la tombe, parmi les morceaux du sarcophage de pierre, gisaient maintenant les débris d'une momie que ne protégeaient plus ses bandelettes déchirées.
  • Ces bandits l'ont poussée sur le côté, constata Oundé. Il me faut rassembler ce qui est épars. Je dois redonner l'intégrité de son corps à la reine Isis.
Il se pencha et entreprit de remettre de l'ordre dans les bandages arrachés. Il pansa les plaies de cette pauvre dépouille et essaya de lui redonner forme. L'homme prononça ensuite les paroles et formules extraites du Livre pour Sortir au Jour afin que le B de la reine Isis vive éternellement.

"Je sentis l'effet de la magie. J'eus l'impression d'une lente mutation, un réchauffement progressif, une sorte de nuage qui intégrait mon corps. Une forme de vie s'alluma en moi, puis se développa, et se renforça."

C'est ainsi que par la magie du verbe et la volonté d'un homme, la conscience de la reine Isis, première épouse de Ramsès Héka Younou, se trouva ravivée et prolongée.


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